Citoyenneté, Mobilisation

Depuis 1977, une centaine d’enfants argentins rendus à leur famille

Les jeudis de la Place de Mai

Contextualisation en image :

A la sortie de la dictature militaire en Argentine (1976-1983), plus de 30.000 personnes sont portées disparues. Parmi elles, des centaines de jeunes couples considérés comme dissidents. De nombreuses femmes enceintes sont enlevées, la nuit chez elles, et sont amenées de force dans des centres de détentions étatiques. Le plus important d’entre eux n’est autre que la Grande École de Mécanique de la Marine (ESMA), basée au centre de Buenos Aires, transformée en immense maternité clandestine. Après avoir accouché, les femmes sont ensuite exécutées ; leurs nouveau-nés confiés aux cadres proches du gouvernement. Leurs identités sont falsifiées ou effacées puis reconstruites. Face à ce terrorisme d’Etat, douze mères de disparues se réunissent pour la première fois le 21 novembre 1977 sur la Place de Mai, face au siège du pouvoir militaire de Buenos Aires, et créent l’association « las abuelas de la plaza de mayo » (les grand-mères de la place de mai). A partir de cette date, elles protestent chaque jeudi sur cette même place, au moyen de pancartes et d’un foulard blanc emblématique. Le mouvement regroupe de plus en plus de grand-mères dont les enfants ont disparu. Loin d’être inconscientes, leur stratégie est pleinement réfléchie : au sein d’une société profondément patriarcale qui n’accorde que peu de considération aux femmes, elles prennent les recherches en main et refusent que leurs maris y soient associés. Alors que les hommes représentent une menace et que les grand-pères pourraient donc être pris pour cible, la dictature ne se méfient pas des femmes. Ces rassemblements hebdomadaires exclusivement féminins représentent ainsi la face visible de l’action pacifiste.

las abuelas

La connaissance contre le silence

En parallèle, las abuelas constituent un dossier complet sur les caractéristiques des enfants recherchés. Elles aboutissent à la conclusion que si la société argentine se mure dans le silence, le monde entier, lui,  doit savoir. Elles entament donc une série de voyages en France, en Espagne, aux Pays-Bas ou en Belgique pour faire connaître leur combat. Elles obtiennent rapidement un soutien moral et financier. Dans les années 1980, elles arrivent à rallier des scientifiques américains mondialement connus, parmi lesquels figure la fameuse généticienne Mary Claire King. La lutte pacifiste de las abuelas de la plaza de Mayo initie alors l’une des plus grandes découvertes de la science génétique : el indice de abuelidad, ou indice de grand-parentalité, qui permet d’assurer la filiation d’un grand-parent et de son petit-enfant à 99,99%, sans la présence des parents. Cette première victoire scientifique devient également juridique : en légalisant la découverte sous la forme de la première Banque Nationale de Données Génétiques au monde, l’Etat post-dictatorial autorise l’utilisation de la génétique pour prouver juridiquement la filiation.

Une victoire juridique

S’il est désormais possible de rendre leur identité et leur véritable famille aux enfants, l’inculpation pour « vols d’enfants » se trouve entravée par une loi d’impunité concernant tous les actes commis sous la dictature. Ainsi, seuls dix-huit militaires sont condamnés entre 1983 et 2003, et aucun pour vol d’enfants. Mais le mouvement pacifiste des grand-mères ne s’épuise pas, et obtient une nouvelle fois gain de cause : en 2004, le nouveau président Nestor Kirchner transforme la ESMA en musée national et fait voter par le parlement l’abolition de la loi d’amnistie. De nombreux militaires sont inculpés et le général Videla est condamné à 50 ans de prison. Les droits de l’homme, et ceux de la famille, semblent peu à peu redevenir le cœur de la politique étatique argentine.


Pour aller plus loin

  • documentaire « Argentine, les 500 bébés volés de la dictature », par Alexandre Valenti, 93min, France/Argentine, 2012
Publicités

1 réflexion au sujet de “Depuis 1977, une centaine d’enfants argentins rendus à leur famille”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s