Éducation, Médias, Non classé

L’indépendance des rédactions en péril

Le rapport de 2017 de Reporters sans Frontières laisse perplexe quant à l’état de la presse en France. Seulement 39ème au classement mondial de la liberté de la presse, l’Hexagone gagne six places par rapport à l’année dernière, une petite évolution en soi. Toutefois, si l’ONG évoque une presse « globalement libre et plutôt bien protégée par la loi », elle insiste en revanche sur la concentration de celle-ci.

Des rédactions sous tension

De nombreux signaux négatifs concernant la liberté de la presse en France sont envoyés très régulièrement depuis quelques années. Les médias sont désormais rachetés par des grands groupes qui ont des intérêts à défendre. Dans les rédactions, l’ambiance est dorénavant tout sauf sereine, et les motions de défiance à l’encontre des dirigeants s’accumulent sans pour autant permettre une réelle indépendance aux journalistes. Libération, L’Obs, i-Télé, France Télévisions : autant de grands médias qui ont vu des motions de défiance adoptées par les journalistes sans réel effet sur les propriétaires ou les directeurs de rédaction. Les conflits perdurent, à l’image de la grève qu’a connue la rédaction d’i-Télé (aujourd’hui CNews) au cours du mois de novembre 2016, ou de celle qui a traversé le pôle information de France 2 notamment. D’autres crises ont frappé diverses rédactions, à l’exemple du licenciement pour motif politique de la directrice adjointe de la rédaction de L’Obs, Aude Lancelin, également en 2016.

Des milliardaires recherchant toujours plus d’influence

La plupart des grandes fortunes françaises possèdent aujourd’hui ses propres médias. D’après le média indépendant Basta !, 10 milliardaires en France possèdent quasiment 90 % de la presse nationale, plus de 55 % de parts d’audience télévisuelle et plus de 40 % de parts d’audience radiophonique. La famille Bettencourt participe au financement du journal libéral l’Opinion, Bernard Arnault possède des parts dans Le Parisien et Aujourd’hui en France, la famille Dassault possède Le Figaro, François Pinault possède Le Point, Patrick Drahi s’est récemment emparé de Libération et de NextRadioTV (BFMTV, RMC…), Vincent Bolloré a pris le contrôle de Canal + et ses bouquets de chaînes, et quant à Xavier Niel, 11ème fortune de France, il possède de nombreuses parts du Monde entre autres. S’offrir un instrument d’influence national a un coût dérisoire pour cette élite, seulement quelques millions d’euros, ce qui n’a rien à voir avec les investissements généralement effectués par ces grandes fortunes. Un moyen d’influence politique comme un titre national, distribué à des milliers voire des millions de Français, devient indispensable pour ces personnes fortunées. La liberté de la presse est, par conséquent, sacrifiée au profit d’une poignée de milliardaires avides d’argent, d’influence et de pouvoir sur la société.

Une convergence sacrifiant l’intérêt des lecteurs

La qualité est parfois sacrifiée au profit de la quantité : lorsque Patrick Drahi lance SFR Presse, il propose tous ses titres de presse quotidienne (Libération) et ses magazines (L’Etudiant, l’Expansion, L’Express…) à ses abonnés internet et téléphonie, il appauvrit ces titres en les bradant, simplement pour diffuser une idéologie libérale au plus grand nombre, défendant les intérêts du groupe Altice, derrière lequel se trouve ledit Drahi. Cet exemple démontre parfaitement la convergence qui existe entre les médias et les entreprises de télécommunications. Une convergence qui masque mal les intérêts financiers en jeu : grâce à l’application SFR Presse, Altice peut manipuler les taux de TVA (Taxe sur la Valeur Ajoutée) pour gagner jusqu’à des centaines de millions d’euros par an. D’autres opérateurs utilisent le même stratagème, à l’image de Free, sans toutefois faire converger les titres du groupe Le Monde avec l’opérateur de télécommunications du groupe Illiad, donc le principal prioritaire commun n’est autre que Xavier Niel.

Un secteur journalistique cerné par les intérêts publics et privés

La censure de la presse a toujours existé en France ; mais par le passé, les pouvoirs publics s’en chargeaient. Lorsque des titres un tant soit peu radicaux ont commencé à se développer, l’Etat a laissé les propriétaires privés s’occuper de la censure. La publicité a également permis de gangréner un secteur tué progressivement par la logique économique du profit : les entreprises qui communiquent dans les journaux et autres médias ont un pouvoir de vie ou de mort sur ceux-ci, les profits venant de la publicité étant primordiaux pour la survie des rédactions. Il faut donc que les articles publiés soit du goût des publicitaires, au détriment de l’intérêt du lecteur.

Comment faire du journalisme de qualité lorsque tant de pressions sont exercées de toutes parts ? Si ce n’est pas le propriétaire qui se mêle du contenu éditorial, ce sont les entreprises achetant des espaces publicitaires qui dictent leur loi, ou bien les actionnaires qui souhaitent une forte rentabilité à tout prix, voire les pouvoirs publics qui exercent encore certaines pressions sur les rédactions. Nul besoin de remonter loin dans le temps pour retrouver trace de telles pratiques scandaleuses : le garde des sceaux du premier gouvernement d’Edouard Philippe, François Bayrou, a téléphoné en personne le 7 juin dernier au directeur de l’investigation de Radio France pour critiquer une enquête visant son parti politique.

Aussi, les connivences entre journalistes et politiques semblent être légion. Le manque d’indépendance des médias est lié aux liens parfois très étroits qui unissent les grands patrons avec les politiques. Jusqu’à faire élire un président porté par une élite. L’association Action Critique Médias épingle d’ailleurs régulièrement les dérives d’un journalisme au service des politiques. L’information ne devient plus qu’un canal de communication pour des professionnels de la politique aidés par des équipes se chargeant des relations publiques. Travailler ainsi l’image est important, car cela permet de construire un certain culte de la personnalité que nous n’avons rien à envier à des pays réputés moins démocratiques que la France, à l’image de Poutine en Russie.

Le succès des « fake news » face à la défiance du journalisme traditionnel

Comment prendre les médias au sérieux dans ce contexte ? L’émergence du phénomène de « fake news » coule alors de source : les journalistes suscitant une défiance grandissante pour une partie des politiques et de la population, se tourner vers des canaux moins traditionnels devient alors une alternative relativement satisfaisante. Surtout dans un monde où les informations sont innombrables, et où les canaux de communications n’ont jamais été aussi nombreux. L’importance de la vérification de la source de l’information est primordiale ; les rumeurs se propageant telle une traînée de poudre. Les médias traditionnels n’ont désormais plus le monopole de l’information erronée.

L’utilisation des médias pour promouvoir une idéologie sécuritaire

Ni le monopole de diffusion de leur propagande. Les intérêts financiers poussent les titres à diffuser une idéologie guerrière, à l’image du Figaro, dont les propriétaires à 100 % sont les membres de la famille Dassault, par ailleurs actionnaires majoritaires du groupe Dassault Aviation, qui produit notamment des avions de combat comme le célèbre Rafale. Les médias contribuent de même à maintenir sous pression la population en relayant tous les attentats et autres faits divers d’intensité moindre. N’importe quel attentat terroriste ou projet d’attentat avorté est bruyamment relayé de sorte que tout le monde ait connaissance des menaces qui pèsent sur le pays et ses habitants ; le but recherché est d’effrayer la population pour mieux qu’elle consente à accepter les dérives sécuritaires étatiques.

Ainsi, l’état d’urgence décrété par l’ancien président François Hollande, à défaut de mieux protéger les citoyens, restreint les libertés, y compris celles de la presse. Celle-ci, davantage canalisée, se charge de protéger et légitimer les tentatives de l’Etat de mieux exercer son pouvoir de surveillance généralisée. Le déluge de critiques à l’encontre de la Confédération générale du travail (CGT) et de ses militants, parfois assimilés à des terroristes lorsqu’ils se sont opposés avec véhémence à la loi travail, ne fait que prouver le rôle politique des médias, à la solde du pouvoir en place de façon plus ou moins cachée pour une bonne partie d’entre eux. Il faut dire que leurs subventions publiques en dépendent, une ressource financière précieuse dans un secteur dévasté par les plans sociaux. L’intérêt général finit par être définitivement pris en otage par les intérêts particuliers des grands groupes financiers.

 


 

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4 réflexions au sujet de “L’indépendance des rédactions en péril”

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