Éducation, Médias

Du danger de la pensée transhumaniste et solutionniste

Les entreprises les plus puissantes au monde sont les multinationales spécialisées dans le numérique, qui sont parvenues à imposer leurs objets connectés et leurs services au monde entier, mais également à les rendre indispensables à notre quotidien. Elles sont aujourd’hui tellement puissantes qu’elles peuvent répandre des idéologies transhumanistes et solutionnistes qui mettent en danger l’humanité à long terme. Précisons dès maintenant que cet article n’a pas vocation à être technophobe, sinon à dénoncer les dérives des nouvelles technologies et de leurs initiateurs.

Nous renforçons chaque jour ces géants du numérique, dont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), basés au cœur de la Silicon Valley, qui en sont les plus connus et les plus symboliques. Ces multinationales du « big data » – littéralement, « grosses données » – collectent en permanence des quantités gargantuesques d’informations à chaque connexion effectuée, chaque message envoyé, chaque page consultée par un utilisateur. Tous les objets connectés sont de formidables mouchards pour les « big data », qui constituent des bases de données sur le comportement des internautes, et peuvent toujours mieux cerner leur comportement et anticiper leurs potentielles envies impulsives. D’après l’organisme Internet Live Stats, le trafic internet génère, chaque seconde, 44 901 gigas de données, une quantité monstrueuse. De plus, durant ce même intervalle, 2 591 800 e-mails sont envoyés, 60 473 recherches sont tapées sur le moteur de recherche Google, et 7 624 messages sur le réseau social Twitter sont échangés.

Toutes ces informations sont ainsi récoltées gratuitement ; notre soumission aux objets connectés est totale, car nous fournissons à ces multinationales du numérique de très nombreuses données leur permettant de connaître nos déplacements, nos recherches, nos goûts (culinaires ou culturels par exemple), nos relations, nos idéaux ; notre vie quotidienne en somme… Ce phénomène pose d’énormes questions en matière de libertés individuelles, mais aussi sur le rôle que jouent les « big data » dans nos démocraties. Ces multinationales du numérique collaborent avec les services de renseignement américain pour mieux contrôler la population et contribuer à l’idéologie sécuritaire qui est de mise ; toutefois, dans le même temps, leur objectif est également de démanteler l’Etat providence, supprimer les impôts et toutes les règles qu’elles considèrent comme un obstacle à leur profit. Leur fantasme est de remplacer la démocratie et les classes politiques par leurs algorithmes, qui vont servir de nouveaux courants de pensée transhumanistes.

Laisser les machines décider à notre place, voilà qui semble être bénéfique pour nos sociétés. En apparence du moins. Car cela peut effectivement être pertinent pour les tâches répétitives dans les usines par exemple. En revanche, lorsqu’il s’agit de penser un problème, réfléchir à des solutions, cela peut devenir bien plus dangereux.

Le transhumanisme, ou la création d’un humain toujours plus efficace

Le mouvement transhumaniste, qui a pour source les Etats-Unis, a émergé dans les années 1980. Son idéologie est d’améliorer l’humain grâce aux nouvelles technologies et aux possibilités qui s’ouvrent désormais à nous, pour faire des hommes bien plus efficaces au niveau des performances physiques mais aussi mentales. L’intelligence artificielle est capable de prouesses impensables pour le cerveau humain. Pour autant, faut-il faire en sorte que nous ayons une moitié humaine et l’autre moitié machine, afin que notre productivité soit maximale, ou encore pour retarder toujours davantage l’échéance de la mort ? Si l’Homme est loin d’être parfait, il possède quelques caractéristiques qui lui ont permis d’avancer au fil des siècles. Au premier chef, l’instinct. Que serions-nous sans notre instinct, qui nous fait faire certes des bons et des mauvais choix, mais sans lequel nous n’aurions pas eu autant de progrès ? Une intelligence artificielle est programmée pour effectuer une tâche en évitant au maximum les erreurs. Or, sans nos erreurs, nous ne serions pas ce que nous sommes.

Le néologisme « sérendipité » signifie la découverte scientifique ou bien le fait d’inventer de nouveaux produits ou de nouveaux processus sans que cela ne soit volontaire, sans que cela soit l’objectif à l’origine. Ces découvertes ou inventions sont par conséquent dues à une maladresse, une erreur, un accident, un hasard, une négligence. La découverte de l’Amérique par les Européens est un exemple des plus célèbres, tout comme l’invention du post-it dans un tout autre registre. Si nous devons toujours davantage mettre notre avenir entre les mains d’intelligences artificielles, la sérendipité, ainsi que toutes les bonnes surprises que peut réserver l’esprit des humains, disparaîtraient pour mieux laisser place à l’efficacité.

Par ailleurs, toujours plus de progrès n’est pas synonyme de toujours plus de bien-être. Le transhumanisme recherche la performance, et ne laisse pas la place au handicap, ni à aucun problème psychologique ou physique ; l’humain, ses pensées et ses envies, sont laissées totalement de côté dans la doctrine. De même que la mort, que les transhumanistes veulent éradiquer grâce à leurs recherches sur l’immortalité ; serons-nous vraiment des humains si nous sommes immortels ? Comment vivre si l’on sait que l’on ne va pas mourir ?

Le solutionnisme, ou la perte de l’humanité

Aussi, la dangerosité du solutionnisme technologique, qui tend à s’imposer dans certains domaines de notre vie quotidienne, n’est pas négligeable. Cette doctrine est née dans la Silicon Valley, où les grandes compagnies du numérique ont décidé d’imposer leurs produits et services comme des solutions aux grandes problématiques internationales, telles que la maladie, le crime, ou encore la pollution. Selon les GAFA, une société ultraconnectée signifierait une société où tous les fléaux qui menacent l’humanité sont éradiqués. Faire d’un maximum d’objets possibles des instruments intelligents, qui règlent eux-mêmes des problèmes complexes.

Evgeny Morozov, chercheur biélorusse spécialiste du progrès technologique et du numérique ainsi que de leurs implications politiques et sociales, est un fervent pourfendeur du solutionnisme technologique. Son ouvrage Pour tout résoudre cliquez ici : L’aberration du solutionnisme technologique est une critique des idéologies solutionnistes, et dénonce leurs dérives qui mettent en péril la démocratie et l’humain en tant que tel. Un autre ouvrage, signé par le journaliste d’investigation Christophe Labbé et le romancier et scénariste Marc Dugain, intitulé L’homme nu – la dictature invisible du numérique, traite du reformatage de la société prôné par les « big data » et leurs dirigeants, toujours plus vénaux. La standardisation de l’Humanité petit à petit nous guette…

Le solutionnisme tend à aseptiser la politique, à faire en sorte qu’il n’y ait pas d’opposition à leur idéologie. Car si nous laissons les algorithmes décider à notre place la résolution de problématiques fondamentales, les véritables causes ne seront pas réglées, et les grandes décisions à prendre seront laissées à la technologie et non plus aux humains. C’en sera alors fini de la réflexion, des débats, de toutes les considérations différentes à prendre en compte pour résoudre un problème : les algorithmes décideront seuls des questions d’intérêt général, sans prendre compte la totalité du problème, ni son historique, mais des considérations de rentabilité et d’efficacité. Nous risquons ainsi de progressivement perdre pied avec les problèmes, solutionnés par l’intelligence artificielle, et de tomber dans un confort dangereux. L’absence de réflexion conduirait les technologies du numérique à totalement diriger notre vie, du lever au coucher, dans absolument tous les domaines : sommeil, alimentaire, sportif, professionnel pour ne citer que ceux-là.

Les « big data » cherchent de ce fait, par l’intermédiaire de la doctrine solutionniste, à limiter le marginal, à créer une société mondiale uniformisée, dont leurs services seront indispensables pour absolument toutes les opérations de la vie de tous les jours. Tout sera enregistré, nos déplacements, notre santé, notre alimentation, nos connaissances, et les outils numériques nous aideront à mieux contrôler toutes ces facettes de la vie quotidienne non pas selon notre intérêt mais selon ce qui est considéré comme « normal ». Dans une telle société, où sera l’inattendu, la surprise, l’imperfection ? Nous serons asservis par la technologie, une norme à atteindre sera fixée, la standardisation de la société nous aura privé de notre capacité de réflexion et de notre propension à sortir des sentiers battus. La dictature numérique aura alors gagné, mais ce sera toute l’Humanité qui aura perdu.

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