International, Politique

La démocratie de façade du régime égyptien

A la suite de la destitution de Mohamed Morsi, sous pression de la population, les Frères musulmans ont déchanté. Leurs promesses contradictoires ont conduits à leur perte, après avoir été portés au pouvoir démocratiquement en 2011 et 2012. De ce fait, selon le chercheur Clément Steuer, « ces évènements […] ont accouché d’un régime thermidorien, réunissant quatre factions aux objectifs inconciliables à terme : les partisans de l’ancien régime, la bourgeoisie libérale, les nationalistes nostalgiques de Nasser et les salafistes du parti Nour ».

Une instabilité politique due à la difficile entente des forces politiques égyptiennes

La révolution semble ainsi avoir échoué, un constat régulièrement fait depuis le départ d’Hosni Moubarak du pouvoir en février 2011. La portée des événements révolutionnaires aurait dû être minimisée, les nouvelles forces arrivant au pouvoir n’ayant pas fondamentalement changé la nature du régime. Si les premières élections libres ont permis à des civils de s’approprier le pouvoir, l’autoritarisme n’a pas pour autant disparu.

La transition démocratique, dans un premier temps récupérée par les Frères musulmans, a obligé les forces politiques se disputant le pouvoir à des compromis et des négociations. Les Frères devaient s’assurer du soutien des révolutionnaires, qui pouvaient leur nuire du fait de leur influence sur l’opinion publique, mais aussi de celui des militaires, dont les armes avaient la capacité de les repousser du pouvoir en cas de mésentente.

Cette stratégie a permis aux Frères musulmans de les mener à plusieurs victoires électorales à court terme. Toutefois, ce grand écart n’était pas tenable à moyen et long terme, et les deux camps avec qui ils étaient parvenus à pactiser se sont retournés contre eux, déçus pour des raisons variables.

Ce sont les révolutionnaires qui vont retirer très vite leur soutien aux Frères musulmans, écœurés d’avoir été mis à l’écart du gouvernement formé par Mohamed Morsi alors que les militaires y étaient présents, et opposés à l’autorité du pouvoir, qui passe en force des textes constitutionnels désapprouvés par la population égyptienne.

Le contrôle politique des Frères musulmans pousse les égyptiens encore une fois dans la rue, alors que simultanément la police semble inactive, l’économie est très mal en point et l’insécurité grandit fortement. C’est dans ce contexte que la campagne appelée Tamarrod, signifiant « rébellion » en arabe, émerge. Dans un climat de violence, Mohamed Morsi est destitué le 3 juillet 2013 après un an de présidence de la République arabe d’Egypte, et l’armée va alors encadrer le processus démocratique qui va remplacer le chef d’Etat.

Au moins quatre entités politiques se distinguent à partir de ce moment, comme évoqué précédemment : les moubarakistes, encore présents en nombre et influents, qui souhaitent la restauration de l’ancien régime ; la bourgeoisie libérale, regroupant divers partis politiques (le parti Wafd, le parti des Egyptiens libres et le parti égyptien social-démocrate entre autres), et en faveur de la démocratie mais méfiante vis-à-vis du suffrage universel ; les nassériens, nationalistes et voulant à tout prix l’unité de la nation ; et le parti Nour, salafiste, et qui se tient à distance des Frères musulmans.

Les différents acteurs qui ont renversé le président Morsi ne peuvent former un ensemble homogène pour différentes raisons, d’après le journaliste Olivier Mongin : « fortes divisions politiques, culturelles, voire religieuses entre les nassériens, les musulmans libéraux, les Coptes ». Et c’est bien là le cœur du paradoxe égyptien : si les mouvements populaires apparaissent unifiés et sont aussi colossaux du point de vue du nombre de personnes qui descendent dans la rue, ils sont aussi extrêmement divisés sur la suite à donner à ce type de mouvement, les intérêts et les aspirations étant profondément divergents entre les protagonistes.

En d’autres termes, l’alliance de circonstance entre les différentes factions construisant les soulèvements populaires de grande ampleur ne vise que le court terme ; à plus long terme, l’élaboration de politiques et l’émergence de chefs de file apparaît impossible tellement les opinions diffèrent à ce sujet.

La dimension sécuritaire du régime actuel d’al-Sissi

Abdel Fattah al-Sissi accède à la présidence de l’Egypte à la suite de l’élection présidentielle du 28 mai 2014. A l’inverse de ce que promouvait à l’époque la révolution égyptienne, le régime du maréchal se caractérise, pour le docteur en économie politique Amr Adly,  par « la dégradation des droits de l’homme dans le pays, la fermeture politique et l’interdiction des grèves et manifestations ».

Ce n’est désormais plus une coalition qui occupe le pouvoir mais simplement l’armée, qui en est au cœur. Et qui agit de manière répressive et autoritaire, bien davantage par rapport au régime d’Hosni Moubarak. La dynamique révolutionnaire s’en trouve renversée : grâce au zèle de plusieurs composantes de l’Etat, parmi elles les juges mais également la police, la répression politique, en particulier des Frères musulmans, est renforcée, avec un nombre important d’arrestations et de condamnations à mort, qui se compte en centaines, puis en milliers.

Et cette répression continue d’être mise en œuvre de façon régulière : ici, 152 personnes sont condamnées à des peines d’emprisonnement de deux à cinq ans pour leur participation à des manifestations contre le pouvoir que ce dernier n’avait pas autorisées, là, 237 personnes jugées pour avoir manifesté contre le président al-Sissi et pour la chute de celui-ci. Quand les participants à une manifestation s’opposent à une décision de justice, par exemple concernant l’emprisonnement de manifestants mineurs, ils sont tout autant réprimandés de peines de prison ou d’amendes, parfois annulées en appel.

Lorsque les manifestants, excédés par l’autocratie du maréchal, ne sont pas visés, ce sont les journalistes et les médias qui sont réprimés, victimes de descentes des forces de l’ordre dans leurs locaux. De même, la menace d’être exécuté plane sur les membres de cette profession, en atteste le cas du photojournaliste Shawkan (de son vrai nom Mohamed Abou Zeid).

Aussi, force est de constater qu’« après la rupture révolutionnaire, le succès actuel des forces « contre-révolutionnaires » – les agents de la reproduction de la situation autoritaire – se joue aussi sur les plans idéologique et symbolique » pour la chercheuse Laure Guirguis.

Selon cette dernière, le président redéfinit sans cesse ses alliés et ses ennemis, tout en gardant préservée la logique identitaire : pour lui, les ennemis désignés sont les athées, les islamistes radicaux, et les homosexuels, qui ne rentrent pas dans le cadre de sa politique religieuse, sinon en tant qu’interdits. Bien davantage pieux qu’Hosni Moubarak, la religion est fondamentale dans la conception de l’Etat identitaire-sécuritaire du maréchal al-Sissi.

La force contre-révolutionnaire menée par Abdel Fattah al-Sissi a parfaitement endigué les effets de la révolution populaire égyptienne, en mettant en place un cadre sanctionnant toute déviance, tout comportement qui ne rentrerait pas dans le cadre de son Etat à la fois identitaire et sécuritaire. Et les acteurs des fonctions régaliennes de cet Etat, et tout particulièrement de la sécurité intérieure, à savoir de la police et de la justice, ont une grille de lecture qui a été définie par les différents discours présidentiels ; en d’autres termes, pour citer Laure Guirguis, ils savent « quels débordements seront tolérés, voire encouragés, et quelles dérives acceptées : les multiples condamnations à la peine de mort de membres des Frères musulmans, ou les poursuites pour blasphèmes et insultes à la religion ».

Il faut savoir par ailleurs que, d’après Mediapart, « le poids économique de l’armée, qui produit tout en Egypte, de l’eau en bouteille aux macaroni » est colossal, estimé à « la moitié de l’économie du pays », une force de contrôle impressionnante. L’influence et l’importance des militaires n’en est que grandement renforcée.

Notons pour terminer et pour reprendre la pensée du journaliste et expert des questions de défense Mohamed Anouar Moghira, que la Constitution égyptienne actuelle, entrée en vigueur le 19 janvier 2014, « non lue par la plupart des électeurs, ne comporte qu’une révision à la marge de celle adoptée sous Morsi en 2012. Elle a été débarrassée de clauses ouvrant la voie à une islamisation de la loi, mais ne modifie que très marginalement les pouvoirs institutionnels et renforce encore plus le poids de l’armée dans la vie politique ».

L’emprise de l’armée sur le pouvoir est donc consacrée par le dernier texte constitutionnel, ce qui ne fait qu’asseoir son autorité dans le pays, de même qu’elle consacre la victoire de la contre-révolution.

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