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Le Soudan du Sud va-t-il jamais connaître la paix?

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Après avoir gagné son indépendance en 2011, le Soudan du Sud  n’a pratiquement jamais connu la paix. Et bien qu’il connaisse l’une des pires crises humanitaires au monde, le conflit persistant dans le Soudan du Sud ne reçoit pas autant d’attention qu’il mérite. Selon l’organisation Amnesty International, les conflits armés et l’instabilité dans le pays ont déplacé au moins un tiers de la population (12 millions) Sud-Soudanaise, soit 2 millions de réfugiés dans les pays voisins et dans le monde, et 2 millions des personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI). En outre, le bilan humain est estimé à au moins 50.000 tués, tandis que le pays est en train de voir la violence sexuelle utilisée à grande échelle comme arme de guerre.

L’Émergence d’un Conflit sans fin

Avant d’avoir gagné son indépendance le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud faisait partie de l’état du Soudan. Ce dernier, gagnant son indépendance en 1956 de l’empire Britannique, a eu de nombreuses difficultés dans les décennies qui ont suivi. Fortement influencé par l’héritage de la colonisation Britannique, le Soudan fait face à plusieurs problèmes concernant la construction de sa nation et le tissu social, notamment les tensions ethniques et religieuses (le nord étant majoritairement Musulman et le sud Chrétien). En 1983, l’alors Président Soudanais Gaafar Nimeiry institue la loi Charia dans tout le pays, étendant la scission entre les Musulmans et les Chrétiens et aidant à créer le Mouvement pour la Libération du Peuple Soudanais (SPLM), un mouvement armé séparatiste Musulman dirigé initialement par John Garang (puis Salva Kiir, un Dinka,  après la mort de Garang en 2005). Or, à cause des tensions ethniques (entre les groupes Dinka et Nuer) au sein du mouvement, le SPLM se casse et plusieurs groupes se forment, notamment parmi eux le SPLM-Nasir (majoritairement Nuer), formée et dirigé par Riek Machar. Pendant les années de guerre, le gouvernement Soudanais finance certains groupes rebelles, dont le SPLM-Nasir, pour combattre l’influence du SPLM. Résultat: Des conflits armés au sein du mouvement rebelle, avec les deux camps de la SPLM et le SPLM-Nasir en pleine guerre, tout en se battant contre les forces du gouvernement Soudanais.

Le conflit entre rebelles majoritairement chrétiens et le gouvernement Soudanais se termine en 2005 avec un traité de la paix négocié par l’IGAD (l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement, un forum de l’Est de l’Afrique), les Etats-Unis, et l’Union Européenne. Spécifiquement, le traité stipule un protocole créant la région autonome du Soudan du Sud, ainsi qu’un mécanisme pour son éventuelle indépendance, qu’elle achève en 2011. Cependant, la création d’un état indépendant n’apporte pas la paix pour les peuples Sud-Soudanais. Juste après sa transformation en état souverain, le Soudan du Sud aura une confrontation militaire avec l’armée Soudanaise pour un gisement de pétrole, bloquant la plupart des exportations de pétrole (la source des revenus primaire pour le Soudan du Sud). En Juin 2012, un traité est signé, permettant la reprise des exportations du pétrole vers le Soudan.

La création de l’état du Soudan du Sud aurait dû disperser le pouvoir politique également entre les groupes ethniques, un processus qui a vu Salva Kiir nommé Président, et Riek Machar Premier Vice-Président. Les forces du SPLM (dirigées par Kiir) sont devenues l’armée nationale Sud-Soudanaise, mais en même temps Machar fut autorisé à conserver le contrôle de ses milices, avec un accord pour les intégrer éventuellement dans l’armée nationale. Néanmoins, en Décembre 2013, Kiir annonce qu’il renvoie tous ses ministres, incluant Machar, suite à une tentative de coup d’état mené par ce dernier. Machar nie avoir fait partie ou avoir commandé un coup d’état sur le gouvernement de Kiir, et il fuit la capitale Juba alors que commencent de féroces combats entre l’armée et les milices fidèles à Machar. Bientôt, les affrontements entre les deux camps s’intensifient, devenant une guerre meurtrière. En deux ans, le conflit est responsable d’un lourd bilan de morts et blessés, avec des dizaines de milliers de personnes, et quelques millions de déplacés dans le pays et des réfugiés. Le conflit armé catalyse une véritable crise des réfugiés dans la région. En outre, la communauté internationale cite plusieurs cas de crimes de guerre, violations de droits de l’homme, crimes contre l’humanité, ainsi que l’utilisation généralisée du viol des femmes comme arme de guerre.

            En Août 2015, un accord est signé par Kiir et Machar pour cesser les combats définitivement et créer un gouvernement de transition pour installer des réformes démocratiques, en adoptant une nouvelle constitution et l’organisation de nouvelles élections . Par ailleurs, le traité réclame un partage du pouvoir exécutif, soit 55% pour les Dinka, 33% pour les Nuer, et 12% pour les autres groupes. Par ailleurs, le traité construit une institution, le Joint Monitoring and Evaluation Committee (JMEC) au sein de l’IGAD, pour surveiller l’installation des mesures du traité. Le JMEC est composé par des observateurs internationaux, membres des communautés locales, et des représentants des partis politiques. Après que le traité ait été signé, Machar retourne à Juba en Avril 2016, et reprend ses devoirs de Premier Vice-Président. Néanmoins, la paix fragile créée par le traité ne dure pas, et en juillet de la même année, les forces de l’armée nationale et celles de Machar recommencent à mener la guerre, et Machar fuit du pays pour se réfugier dans l’Afrique du Sud, où il est détenu en assignation à domicile jusqu’à présent.

Dès ce moment là, les processus de paix ont complètement échoué, produisant seulement un accord de cessez-le-feu, en Décembre 2017, qui n’est pas du tout respecté par les signataires de l’accord. Après l’échec du traité du 2015, la situation dans le pays s’aggrave, et en 2017, l’ONU estime le bilan humain du conflit entre 50.000 et 300.000 morts. Par ailleurs, à cause du conflit armé, une famine est déclarée par l’ONU au début de 2017 dans plusieurs provinces du pays, et l’organisation rapporte par ailleurs des situations d’urgence alimentaire dans presque toutes les provinces du pays. Même si les situations de famine sont résolues par une mobilisation rapide de l’ONU et ses organisations partenaires sur le terrain,  actuellement au moins 9 provinces sont en statut d’urgence concernant la sécurité alimentaire,  ainsi que dans le reste du pays presque toute la population vit en statut de crise alimentaire. Maintenant, le Soudan du Sud est en train de voir la violence sexuelle utilisée comme arme de guerre; Par exemple, en 2015 selon un rapport produit par l’ONU, 72% des femmes habitant dans le camp de protection civile de Juba ont rapporté être les victimes de viol commis par des soldats.  La mission de l’ONU dans le pays (dotée de 14,800 casques bleus) UNMISS est elle-même accusée par des organisations internationales d’avoir commis des crimes sexuels. En outre, plusieurs ONG et organisations de presse rapportent de nombreux cas (consistants avec des rapports dans d’autres pays) de casques bleus demandant des faveurs sexuelles en échange d’aide alimentaire et humanitaire.

En plus d’être une catastrophe humanitaire totale, le conflit au Soudan du Sud pose un risque pour la stabilité de toute la région. L’ONU rapporte qu’au moins un tiers de la population, soit environ 3-4 millions de personnes, sont soit déplacées à l’intérieur du pays soit des réfugiés dans les pays voisins. En fait, l’Ouganda accueille actuellement environ 1.03 million de réfugiés, une situation qui pèse sur les infrastructures sociales du pays.

Un lourd échec de la communauté internationale

La manière dont l’état du Soudan du Sud fut créé a pratiquement garanti une catastrophe politique, économique, et sociale.  Bien que la création de l’état fut un “succès” pour le principe d’autodétermination des peuples et pour la communauté internationale, la création du Soudan du Sud a complètement ignoré l’histoire entre Kiir et Machar, notamment qu’ils furent les commandants de deux organisations rivales qui se sont battus depuis des nombreuses années. En principe, ce fut une grave erreur de les placer aux commandes du gouvernement, mais pire, aucun mécanisme pour redresser les griefs causés par leur rivalité ne fut mis en place. Par ailleurs, Machar fut autorisé à conserver le commandement de ses forces, encore une fois sans un mécanisme efficace pour les intégrer dans l’armée nationale.  En outre, les institutions créées après l’accord de paix en 2015 n’avaient pas des structures efficaces pour garantir l’équilibre des pouvoirs. Pratiquement dès que l’accord de paix fut signé en 2015, Kiir commença à le miner, en promulguant une loi visant à redéfinir les frontières internes, donnant plus de contrôle des terres riches en ressources aux communautés Dinka. Cet ordre exécutif promulgué par Kiir fut vu comme une mesure possiblement visée à mener une campagne de nettoyage ethnique, donnant plus de pouvoir aux Dinka.

La paix peut t-elle jamais arriver au Soudan du Sud?

Pour que la paix arrive dans le Soudan du Sud, il faut absolument que la communauté internationale augmente ses efforts et regarde le conflit avec beaucoup plus d’urgence, tenant compte du fait que la situation très tendue dans le Soudan du Sud pose des risques lourds de déstabiliser une région qui est déjà fragile politiquement et économiquement. Le Conseil de Sécurité de l’ONU doit mener des actions urgentes pour améliorer la situation est travailler vers une paix durable en mettant la pression sur les responsables des atrocités dans le pays et les dirigeants des groupes combattants. La mesure la plus urgente à prendre est d’imposer un embargo des armes au Soudan du Sud, une mesure qui a échoué au Conseil à plusieurs reprises. Cette action est nécessaire pour stopper le flux d‘armes dans le pays, qui participe seulement à prolonger le conflit et à augmenter le bilan humain. Actuellement, les Etats-Unis et l’UE ont des embargos contre les armes imposés sur le Soudan du Sud. Or, ces embargos n’empêchent pas d’autres pays du monde (comme la Russie ou la Chine) de vendre les armes au gouvernement Sud-Soudanais ainsi qu’aux groupes et milices combattant sur le terrain. Le 1er Juin 2018, le Conseil de Sécurité de l’ONU a voté une résolution visant à installer des sanctions ciblées contre 6 entités militaires du gouvernement Sud-Soudanais et un embargo sur les armes si les affrontements ne cessent pas avant le 30 Juin.

Actuellement, les E.U et l’U.E appliquent des sanctions économiques contre des individus associés avec le gouvernement Sud-Soudanais pour la violation des droits de l’homme et crimes de guerre. Pourtant, les Etats-Unis et les pays membres de l’Union Européenne doivent travailler avec les autres pays dans le Conseil de Sécurité de l’ONU (notamment la Russie et la Chine) afin d’étendre le régime des sanctions contre les responsables des crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dans le gouvernement Sud-Soudanais (et les dirigeants des milices combattantes). Les sanctions ciblées (contre Kiir, Machar, et leurs proches)  auront pour but d’impacter et de mettre la pression sur les responsables des atrocités sans affecter directement  négativement la population civile.

Le conflit au Sud-Soudan est devenu extrêmement compliqué: ce qui a commencé comme une dispute politique entre les dirigeants du pays s’est transformé en un conflit fracturant le pays le long des lignes ethniques. Le 23 mai 2018, les discussions entre parties organisées par l’IGAD (dans le cadre du High Level Revitalisation Forum) ont échoué, le sommet se terminant sans accord. Pourtant, le chef de l’opposition Kenyan, Raila Odinga, s’est entretenu les premiers jours de juin avec le Président Kiir, en assumant un rôle officiel comme émissaire de l’Union Africaine et en représentant le Kenya, travaillant avec l’ONU et l’IGAD.  M. Odinga est aussi en train de communiquer avec l’équipe du Machar pour essayer d’organiser une rencontre entre Machar et Kiir, et pour avancer dans le processus de la paix, pour un bon développement. La diplomatie récente menée par M. Odinga est soutenue par la communauté internationale.

Cependant le problème est qu’un gouvernement incluant Kiir et Machar (et leurs proches) semblait être destiné à échouer. Les deux personnes ont une histoire d’hostilité tellement compliquée que la perspective d’un gouvernement efficace et durable qu’ils dirigeraient est douteuse dans le meilleur des cas. Pire, ils sont directement responsables pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, et la formation d’un gouvernement qu’ils dirigeraient, les laisserait échapper à la justice. Par ailleurs, si Kiir et Machar restent à la tête du gouvernement, le procès d’édification du pays sera encore une fois empêché. Malheureusement, il n’y a pas de solutions faciles pour résoudre ce conflit. Mais une idée, promulguée par le think-tank americain Council on Foreign Relations (CFR) est de créer un gouvernement de transition dirigé par un conseil exécutif comprenant les représentants des partis politiques, les membres des groupes ethniques et des communautés Sud-Soudanaises, ainsi que la communauté internationale  à travers l’IGAD ou l’ONU, suivant des précédents vu au Kosovo, au Cambodge, en Bosnie, et au Timor oriental. Évidemment, un tel gouvernement devrait être créé pour répondre aux exigences du peuple Sud-Soudanais, de la communauté internationale, et plus important, un mécanisme devrait être trouvé pour faire pression sur Machar et Kiir afin de les convaincre de céder le pouvoir et le contrôle de leurs forces. Peut-être, le nouveau rôle de M. Odinga au sein de l’IGAD pourrait aider à finalement rassembler les deux hommes pour parler de la paix.

Selon le CFR, un gouvernement transitionnel aurait un mandat de 10 à 15 ans, au cours desquels il travaillerait pour rassembler tous les groupes ethniques présents dans le pays afin de construire un plan pour créer une constitution durable et équitable, établissant un système judiciaire indépendant et un équilibre des pouvoirs dans le pays. Le gouvernement de transition servirait aussi à stabiliser l’économie, et la situation des réfugiés dans la région. Plus important, un gouvernement de transition aurait le but d’organiser des élections libres et équitables à la fin de son mandat, en travaillant avec les partis politiques présents aujourd’hui et en s’assurant que tous les groupes ethniques présents dans le pays sont représentés dans la vie politique. Finalement, le gouvernement de transition aurait le mandat d’intégrer les anciennes forces de Machar (et les autres milices) dans l’armée nationale, tout en menant un procès en justice de transition pour juger les crimes commis pendant la guerre.

Même si un gouvernement dirigé par des représentants non-directement élus n’est pas une solution idéale, la situation au Sud-Soudan est tellement tendue qu’un gouvernement de transition international (mais dirigé évidemment en partenariat avec tous les groupes ethniques et partis politiques) semble être la meilleure solution pour établir une véritable paix durable dans le pays. Or, la chose la plus importante actuellement est que la communauté internationale augmente ses ressources (politiques, économiques) pour au moins arriver à un accord durable entre les factions belligérantes pour qu’elles cessent les combats et recommencent le processus de paix. Plus important, le Conseil de Sécurité de l’ONU et l’Union Européenne doivent mettre une forte pression sur Kiir et Machar et notamment leurs proches. L’heure est arrivée pour le monde de rassembler ses ressources afin d’apporter finalement la paix au Soudan du Sud.

-Marcello deLesdernier, State University of New York at Cortland

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